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Cancer colorectal : pourquoi les jeunes sont-ils de plus en plus touchés ?
le 10/06/2026
Cancer colorectal : pourquoi les jeunes sont-ils de plus en plus touchés ?
Longtemps considéré comme une maladie liée à l'âge, le cancer colorectal touche de plus en plus de patients jeunes. Pour comprendre ce phénomène et démêler les enjeux du dépistage, des facteurs de risque et des avancées thérapeutiques, nous avons rencontré le Docteur Pascal Artru, gastro-entérologue spécialisé en cancérologie digestive. Exerçant depuis plus de vingt-cinq ans, notamment à l'Hôpital Privé Jean Mermoz à Lyon, il consacre 80 % de son activité à la cancérologie et pilote une structure de recherche clinique ayant inclus plus de 1 500 patients dans des essais thérapeutiques. Son regard est à la fois celui du clinicien de terrain et du chercheur engagé.
Des chiffres qui alertent : un cancer toujours très présent
En France, le cancer colorectal reste le premier cancer digestif en nombre de nouveaux cas. Chaque année, près de 45 000 personnes reçoivent ce diagnostic, dans un pays qui enregistre environ 200 000 nouveaux cancers au total. Les cancers digestifs, tous types confondus, représentent 75 000 cas annuels. La bonne nouvelle, si l'on peut dire, c'est que l'incidence globale baisse légèrement chez les personnes âgées, grâce à une meilleure détection précoce des lésions à risque et au dépistage de masse organisé par la Sécurité sociale entre 50 et 74 ans.
« L'incidence est quand même discrètement en baisse. C'est un cancer qui concerne essentiellement les sujets âgés, mais il y a une augmentation un peu préoccupante des cas chez les jeunes patients, c'est-à-dire de moins de 50 ans. » constate le Dr. Artru.
Car c'est là que le tableau se noircit. Depuis quinze ans, chez les moins de 50 ans, l'incidence augmente chaque année d'environ 2 %. Les projections pour 2030 sont éloquentes : un cancer du côlon sur dix surviendra chez un patient de moins de 50 ans, et surtout, un cancer du rectum sur quatre touchera un sujet jeune.
Le mystère de la hausse chez les jeunes : mode de vie, mutations... et diagnostic retardé
Pourquoi cette montée en puissance chez les jeunes adultes ? Le Dr Artru est clair : la réponse n'est pas encore trouvée. Les analyses de mutations tumorales révèlent que les cancers des jeunes patients ne sont pas tout à fait les mêmes que ceux des plus âgés. On y observe davantage de certaines anomalies génétiques spécifiques : d'un côté, une mutation d'un gène impliqué dans la prolifération cellulaire (appelée BRAF V600E), qui est associée aux formes les plus agressives de la maladie ; de l'autre, des tumeurs présentant ce que les médecins appellent une instabilité microsatellite (profil MSI), c'est-à-dire une incapacité des cellules cancéreuses à réparer leurs propres erreurs génétiques - une particularité qui les rend, paradoxalement, très sensibles à l'immunothérapie. Mais ces différences biologiques n'expliquent pas tout.
« Il y a probablement des facteurs environnementaux liés au mode de vie, à l'alimentation, qui explique cette augmentation chez les jeunes, notamment l'association d'une sédentarité avec une alimentation trop riche, en particulier avec trop de viande rouge. C’est principalement l’addition de ces facteurs qui augmentent le risque. » explique le Dr Artru.
Au-delà des causes biologiques, le spécialiste pointe un problème souvent méconnu : le retard de diagnostic. Chez un jeune patient, les symptômes comme du sang dans les selles, des troubles du transit ou encore de l’anémie sont fréquemment banalisés, par le patient lui-même, mais aussi par les médecins.
Le délai entre l'apparition des symptômes et le diagnostic est souvent entre 7 et 9 mois chez le jeune patient, alors qu'il est inférieur à 6 mois chez le patient âgé. « Un saignement, chez un jeune, les médecins vont penser qu’il s’agit simplement d’hémorroïdes. Des troubles du transit ou encore le stress. Ils ne vont pas toujours faire les examens nécessaires » relate l’expert.
Aux États-Unis, cette prise de conscience a déjà conduit à une réforme : depuis 2018, le dépistage systématique commence à 45 ans au lieu de 50 ans. En France, aucune mesure équivalente n'a encore été adoptée.
Le dépistage : un outil mal exploité
Le dépistage de masse repose sur un test simple : détecter la présence de sang dans les selles grâce à un kit immunologique envoyé à domicile. Un seul prélèvement sur une seule selle suffit. Pourtant, les Français boudent ce test.
« Dans les pays du sud de l'Europe, de façon culturelle, on va considérer que c'est quelque chose de sale, de tabou. Le taux d'acceptation de ce test en France n'est que de 35 à 40 % selon les départements. Or, pour qu'il soit bien efficace, il faudrait que 50 % de la population se teste. En pratique, seuls 30 % de la population fait le test correctement. » explique le gastro-entérologue.
Ce déficit de participation constitue une perte considérable en termes de chances de survie pour les patients. Un cancer colorectal détecté tôt se guérit dans neuf cas sur dix. Le Dr. Artru plaide aussi pour repenser les limites d'âge du dépistage, qu'il juge mal calibrées aux deux extrémités : trop tardif pour les jeunes, trop précocement arrêté pour les seniors actifs.
Une révolution thérapeutique en marche
Si l'épidémiologie est source d'inquiétude, la thérapeutique est source d'espoir. Le Dr Artru insiste sur une réalité fondamentale : « Il n'y a pas un seul cancer du côlon, mais plusieurs cancers du côlon. » Deux avancées majeures ressortent de son propos. D'abord, l'immunothérapie pour les tumeurs MSI, qui parvient parfois à faire disparaître la tumeur même au stade métastatique.
« Lorsque l'immunothérapie est sortie, on a vu des patients qui étaient en fin de vie retourner à leur activité professionnelle grâce à elle, parce qu'ils faisaient une réponse quasi complète. C'est vraiment une révolution thérapeutique. » relate le Dr. Pascal Artru.
Ensuite, les thérapies ciblées anti-BRAF ont transformé la prise en charge des tumeurs BRAF V600E, permettant d'envisager un allongement de l’espérance de vie de plusieurs années pour des patients autrefois condamnés en moins d'un an. Il évoque aussi des travaux français présentés à l'ASCO montrant que la greffe du foie peut désormais être envisagée chez certains jeunes patients avec métastases hépatiques contrôlées. Enfin, l'activité physique supervisée après chirurgie a montré une réduction du risque de rechute comparable à une chimiothérapie préventive.
Le cancer colorectal n'est pas une fatalité. Le Dr Pascal Artru le résume avec une formule limpide : « C'est une maladie avec un bon pronostic quand elle est prise en charge précocement. » Pour les adultes asymptomatiques de plus de 50 ans : il est essentiel de participer sans attendre au dépistage tous les deux ans. Quant aux plus jeunes, le Docteur conseil de ne jamais banaliser un saignement, une anémie ou des troubles du transit persistants, et de consulter un spécialiste. La vigilance, plus que jamais, est l'affaire de tous.